Nina Simone, or the point of being an artist
Nina Simone a été élevée dans le Sud, à Tryon, en Caroline du Nord, au sein du
racisme qui prédominait d'abord cette période de l'histoire, mais aussi ce pays, et
plus particulièrement les états du Sud. Toute sa vie elle connaîtra des
conséquences de sa couleur de peau. La carrière de Nina Simone peut se diviser
en quatre parties : une période commerciale, une période engagée, une
période creus,e et une renaissance. Nina Simone a commencé sa carrière
musicale avec l'album Jazz as played in an exclusive side street club.
Ce premier album représente parfaitement le sens de cette partie de sa carrière : du
jazz, du blues, des standards, du commercial.
Le premier morceau de l'album est d'ailleurs une reprise d'un classique de
Duke Ellington, Mood Indigo, et elle sortira en 1962 un autre album, Nina
Simone sings Ellington, avec uniquement des reprises du jazzman qui sont de très
bon goût.
Dès le début de sa carrière, on trouvera ce qui caractérisera le style de Nina
Simone : une voix assez grave, portée par un talent évident au piano, qu'elle
sublimera par des compétences techniques assimilées lors de sa formation
classique. Nina Simone a connu un apprentissage
loin de la musique noire, avec une institutrice blanche qui lui apprenait de
la musique blanche pour des blancs. Dès quatre ans, elle suivra intensément des
cours de piano pour connaître par coeur une bonne partie de la musique savante
qu'on joue dans des concertos de musique classique. Elle ne joue ni écoute du jazz
autre que peut être le gospel de l'église noire à laquelle elle se rend tous
les dimanches. Commençant sa carrière en tant que pianiste dans des bars, on lui
impose le jazz, et on lui demande de chanter si elle veut garder son travail.
Ce qu'elle fait.
Cette première partie de carrière représente donc une chanteuse
noire qu'on ne veut pas entendre interpréter de la musique classique,
réservée aux blancs. Les labels la poussent quelque peu à se donner au genre musical
qui appartient à sa couleur de peau, ce qu'elle fait principalement pour
l'argent.
C'est parce que sa mère n'était pas à l'aise avec l'idée qu'elle puisse
chanter ce genre de musique qu'elle changera son nom, en passant de Eunice
Kathleen Waymon à Nina Simone. Elle se fait remarquer avec des titres
phares, comme my Baby just cares for me, ou I loves you Porgy, devenant très
rapidement des classiques du genre. Elle devient la musicienne en vogue qui
joue dans des talk shows américains, et est loin d'être la première concertiste
noir qu'elle rêvait d'être. Ses premiers albums studios seront accompagnés de
tournées, le tout orchestré par son mari et manager Andrew Stroud, qui s'occupera
d'une bonne partie de sa carrière. Nina Simone n'a encore rien de la figure
engagée qu'on connaîtra par la suite. Cette image débutera avec déjà un
changement de label, en passant de Colpix à Philips en 1964, mais également
avec la sortie du titre Mississippi Goddam, un morceau faisant référence au
meurtre de Medgar Evers en 1963, et à l'attentat sur une église de Brimingham,
en Alabama, qui tua quatre enfants noirs.
C'est avec ce morceau, sorti en 1964 pour l'album Nina Simone in concert
qu'elle comprendra la portée politique de sa musique. Elle devient rapidement
proche des grands acteurs des mouvements qui occupent cette période et discute et
échange avec des personnes comme Martin Luther King, Malcom X, ou encore
James Baldwin. Son précédent contrat avec Colpix lui offrait un contrôle créatif sur
son contenu musical en échange d'une exclusivité pour le label. C'est cette
liberté dans la création qui commença à la caractériser dans ce qu'elle
produisait, et c'est ça qui permit à des poètes et des compositeurs familiers avec
la cause qu'elle soutenait, de produire par la suite des morceaux originaux,
comme Backlash Blues - littéralement la plainte du revers -
écrit par le poète
Langston Hugues, est un véritable hymne contre le Vietnam et notamment l'état
qui envoyait les noirs s'y faire tuer. Young, Gifted and Black - Jeune, Talentueux
et Noir -
est une chanson en hommage à son amie écrivaine Lorraine Hansberry, et
écrite par Weldon Irvine, ou encore le titre I wish I would know how it feels to be
free - j'aimerais savoir ce que ça fait d'être
libre - est un des morceaux les plus populaires de Simone, co-écrit par Billy
Taylor, et étant surement le morceau le plus engagé dans les mouvements
civils de l'époque.
Cette deuxième partie de carrière ne connaîtra pas un grand succès commercial
avec ses albums studio. Mais malgré des titres qui ne montent pas en haut dans les
classements, on trouve des foules qui se rendent à ses concerts. Il est très facile
d'entendre ce changement de direction avec l'album qui a permis de tout
commencer, à savoir Nina Simone in Concert, sorti 64 donc, qui déjà est
un album live contenant un mélange de trois performance,s mais également
construit comme un album studio, avec un ordre très précis pour les morceaux : on
débute avec un classique populaire
pour ensuite enchaîner sur des chants comme Pirate Jenny et Old Jim Crow, qui sonnent plus
comme des discours militants que de véritables chansons musicales.
On retombe avec un autre
morceau parlant d'amour, assez commercial, pour revenir rapidement dans la cause raciale avec
Go Limp, durant lequel elle veut faire participer le public
et on termine avec le fameux Mississippi Goddam,
inédit à l'époque, l'apogée de son engagement. Nina Simone souhaite amadouer
son public avec le commercial qui l'a fait connaître, pour ensuite insuffler
dans sa musique son engagement politique, et rallier le public à sa cause. Ses
ambitions politiques se mêlent à ses ambitions artistiques, et une bonne
partie du public blanc, qui auparavant voyait en elle une chanteuse de variétés,
se désintéresse peu à peu de sa musique, qui parle bien plus à la communauté
noire engagée. Mais pour le moment, elle s'en fiche. Parce qu'elle veut chanter
pour eux justement.
En 1970, Nina Simone part à la Barbade et débute sa période
creuse, en disparaissant quelques temps et mettant de côté sa famille et sa
musique. Elle continuera d'enregistrer mais sa popularité, auprès tous, déclinera.
Elle changera régulièrement de labels, et peinera à faire remonter les ventes
de ses albums qu'elle met du temps à produire. Entre 1964 avec son album
engagé Nina Simone in Concert et son
départ en 1970, c'est à dire six ans, elle a publié 13 albums. Et entre
1970 jusqu'à la fin de sa carrière autrement dit 1993, avec son dernier
album, A single woman, c'est à dire 23 ans, elle en publiera 12.
C'est dans les années 90 qu'elle connaîtra un regain de popularité,
débutant sa renaissance introduite, en 1987 par la reprise de son
titre My baby just cares for me, pour une pub Chanel, mais aussi par des tournées
qui lui permettent de reprendre goût aux concerts et à la musique.
Au final, c'est assez récemment que nous avons pris plaisir à redécouvrir
certains de ses titres jusqu'à ce qu'ils deviennent cultes pour une génération
qui est loin d'avoir connu les violences que Nina Simone a subi et qui ont
inspiré sa musique proclamant sa liberté.
Il faut savoir qu'à 12 ans, lors d'une représentation musicale, elle avait
refusé de jouer pour le jury de son école parce qu'ils ne voulaient pas que ses
parents, noirs, soient assis au premier rang, ils étaient au fond de la pièce.
Elle refusa de jouer tant qu'ils ne s'avanceraient pas, et ce genre d'événement
permet de réellement comprendre ce qui a nourri la musique de Nina Simone.
Nina Simone a eu une vie compliquée : battue par son mari, colérique elle-même, mal
dans sa peau, frustrée sexuellement. D'après ses mots, on la traitait comme une
bête pour qu'elle fasse un maximum de concerts.
Et durant sa période engagée
avec des albums qui ne se vendaient pas spécialement bien, elle a été quelque peu
obligée de réarranger des classiques pour que le label puisse espérer gonfler les
ventes de ses disques. Tous ces problèmes se rassemblent au
final pour montrer une personne qui avait du mal à être elle-même, à faire ce
qu'elle voulait vraiment faire, et qui a trouvé refuge dans l'interprétation de
sa musique. Quand je la vois sur scène, et quand j'écoute sa voix chanter le blues,
j'y perçois une honnêteté crue, nourrie par les claques de la vie qu'elle a
subi comme quand on a refusé à ses parents le droit d'être au premier rang.
Une femme bourrée de talent qui a été emportée par une professeure de piano à 4
ans pour apprendre un instrument, malheureuse de n'avoir jamais pu devenir
une vraie pianiste classique, utilisée par les labels allant jusqu'à même sortir un
album en son nom, mais sans son autorisation,
et au final, je vois dans la deuxième partie de sa carrière une femme qui
s'est libérée pour devenir ce qu'elle imaginait de l'artiste et ce qu'elle
voulait vraiment être : c'est à dire libre.
La liberté dans la population noire de l'époque était un véritable débat.
Nous sommes au milieu des années 60, avec le mouvement hippie, Black Panthers, les
marches pacifiques et les différentes agressions; nous nous trouvons dans une période
charnière où une partie du peuple se libère et Nina Simone représente par ses
chansons, non seulement cette période si
importante dans l'histoire des Etats Unis d'Amérique, mais aussi une période de sa
vie où elle a essayé de n'avoir plus peur et d'être libre. Elle dit voir
l'artiste comme un miroir sur l'époque dans laquelle il ou elle vit, mais au delà
d'être un miroir, c'est un modèle. Une personne vers qui on
peut se tourner. Nina Simone n'écrivait pas réellement. Ses oeuvres phares,
commerciales comme engagées, ont souvent été écrites par d'autres personnes.
Elle s'imposait dans la composition musicale et le pouvoir de Nina Simone ne se situait
donc pas dans ce qu'elle disait, mais dans la façon dont elle le disait.
Prenons le morceau Plain Gold Ring extrait de son premier album, dans sa
période où elle était supposée être commerciale.
C'est doux. Sa voix est mise en valeur, seule au début. C'est plaisant à écouter. Puis
maintenant, une autre interprétation de Plain Gold Ring, présente sur l'album
rupture Nina in Concert, en live donc.
La musique est la même, les paroles aussi. C'est la même chanson, et pourtan,t la
seconde interprétation résonne beaucoup plus que la première avec le monde
actuel. La marche instrumentale est présente dès le début de la chanson et
même dans la façon qu'elle a de chanter, ça sonne plus comme une déclaration
qu'une vraie chanson. Je trouve cette dimension dans le morceau Pirate Jenny
également. Et tout ça, c'est un jeu avec l'interprétation.
Ce n'est pas par hasard qu'on trouve de nombreuses reprises tout au long de sa
carrière, du lyrisme de Brel avec Ne me quitte pas, pour parler d'amour
aux chansons terriblement engagées de
Bob Dylan pour parler du monde.
Ces reprises servaient un but commercial, certes, mais je pense qu'elles
servaient aussi un but artistique pour une artiste qui s'appropriait brillamment
les textes des autres. Les paroles, poignantes et violentes, trouvaient un autre
sens avec Nina Simone, dans ses performances personnelles que le public
prenait plaisir à voir. Sa renaissance n'a pas eu lieu au studio, mais lors de
ses tournées, avec sa musique et ses concerts où elle se sentait libre.
La scène devenait son espace de liberté, les gens regardent les artistes pour y
voir quelqu'un de libre. Etre un artiste ne signifie pas forcément être engagé
dans une cause politique comme l'a été Nina Simone.
C'était sa façon d'être une artiste, et chaque artiste doit trouver sa façon de
vivre et endosser son rôle auprès des gens qui verront elle ou en lui un
message d'espoir pour eux mêmes. A titre de comparaison, les Beatles trouvaient une
liberté de création non pas lors de leurs concerts live, où les filles criaient
tellement qu'on ne pouvait plus entendre leur musique, mais au studio, où
ils pouvaient réellement créer en toute liberté.
Ils créaient avec des albums studio, Nina Simone créait sur scène.
La preuve avec l'inédit qu'était Mississippi Goddam, lors du concert ou encore
la chanson qui a été jouée en live, The King of Love is Dead, composé par Gene Taylor
pour la mort de Martin Luther King.
Il y a eu une version studio, mais rien ne bat la performance live.
Chacun trouve son cocon de liberté. L'artiste ne représente pas un idéal,
parce que personne n'est idéal à proprement parlé, mais il représente un
point de départ pour se sentir libre. Il ne faut pas être un artiste pour
souhaiter être libre, mais l'artiste va embrasser cette soif pour alimenter son
travail, et c'est par ce but commun entre un artiste proclamant son envie de
liberté et un public qui ne sait pas encore qu'il peut faire de même qu'est
endossé un rôle, celui de point de départ pour chaque personne tournés vers lui,
vers la quête d'une liberté totale. Je pense que c'est pour ça que nous
aimons les artistes et leurs oeuvres, c'est parce qu'ils mettent de cette soif
dans leur travail et qu'au final, il n'y a rien de plus jouissif que la liberté
d'être soi même. Nina Simone fait partie de ces personnes qui toute leur vie se
sont demandées ce que ça pouvait faire d'être totalement libre. Et en endossant
son rôle d'artiste, elle a tout fait pour que les personnes comme elle n'aient plus à se
poser la question.
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